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Série Les Irréguliers
Dir. Julien Roumette (2024)

« Je suis un irrégulier. Je n’adhère à rien à part entière. Tous les camps me sont tantôt proches, tantôt étrangers », écrivait Romain Gary, dont les proclamations d’indépendance rejoignent celles d’autres écrivains « inclassables », de Vercors à Louis Guilloux, de Panaït Istrati à Jean Malaquais, de Benjamin Fondane à Marc Bernard, de Robert Merle à André Schwartz-Bart, d’Irène Némirovski à Béatrice Beck, de Roger Grenier à Robert Bober, etc. Parmi eux, nombreux sont ceux qui, au-delà de leurs positions politiques, relèvent d’une certaine tradition d’anarchisme littéraire bien ancrée et cultivent une indépendance marquée à l’égard des mouvements collectifs où aurait risqué de se dissoudre leur originalité ou simplement leur liberté. Mais ranger ces irréguliers sous le seul signe de la marginalité ne suffit pas. Si l’on veut éviter de reconduire les biais d’une époque, il ne faut pas conférer aux mouvements constitués le privilège d’une reconnaissance acquise, et mieux rendre compte de démarches autres et concurrentes, souvent tout aussi ambitieuses. D’autant que si la position délibérément décentrée des irréguliers par rapport au milieu littéraire leur a donné une vraie liberté créatrice, cela les a aussi, rançon de l’indépendance, privés des relais institutionnels de reconnaissance, conduisant bien souvent à l’effacement de leur carrière et de leur nom.

« Irréguliers », ces écrivains le sont donc d’abord par leur place dans le monde littéraire. Pour la plupart nouveaux venus, ils font intrusion dans un milieu qui n’est pas le leur à l’origine. Étrangers ou de classes sociales modestes, voire ouvrières, ils marquent l’ouverture du monde des lettres à de nouveaux profils, fruit de la démocratisation de la lecture et de l’écriture. Ils proposent une vision décentrée de la littérature française, explorent notamment les problématiques posées par les diverses définitions de la littérature populiste, prolétarienne, etc., sans s’enfermer dans aucune de ces écoles, bousculant même les récupérations idéologiques tentées notamment par le mouvement communiste (Panaït Istrati, Victor Serge, Louis Guilloux, pour ne citer qu’eux). Issus des marges sociales, ils intègrent au champ de la littérature de nouveaux sujets, de nouveaux milieux sociaux et, surtout, une nouvelle manière de les représenter.
Laissant derrière eux les nationalismes du XIXe siècle, les irréguliers s’inscrivent dans un nouveau paradigme historique et culturel qui transcende les frontières et se met véritablement en place à partir de la fin de la Première guerre mondiale. Enfants du siècle et de son histoire convulsée, ils ont été façonnés par la révolution russe, les deux guerres mondiales, la Guerre froide, etc. Ils incarnent, loin du cosmopolitisme d’un Morand, un certain internationalisme littéraire, dans son sens littéral et non uniquement militant. Ils ouvrent à une littérature française recomposée, bientôt à une francophonie recomposée. Si leur monde littéraire prend encore sa source en Europe, ils s’inscrivent dans une dynamique proche de la « littérature mondiale » (P. Casanova). À ce titre, ils sont les témoins lucides d’un siècle qui commence avec la Première guerre mondiale et ses conséquences, de l’entre-deux-guerres à l’après Seconde guerre mondiale, jusqu’aux années 1980, voire 1990. C’est à ce cœur du siècle que la série entend se consacrer, s’attachant à montrer l’apport de ces écrivains et notamment comment, pris dans leur ensemble, ils ont été souvent novateurs et ont contribué à faire évoluer le paysage littéraire français, par leur ouverture aux influences d’autres traditions littéraires, explorant des domaines, des genres et des écritures moins fréquentées, comme l’humour. Considérées collectivement, leurs œuvres témoignent de préoccupations formelles communes en termes stylistiques, narratologiques, génériques mais aussi éditoriales ou en termes de réseaux et de champs littéraires.

                                                                                                                                                                            Julien ROUMETTE



Les Irréguliers 1 – « La plus petite France »
Visions irrégulières de la France défaite (1940-1944)

Picture

1. La série « Les Irréguliers » du XXe siècle dans La Revue des lettres modernes / “Irregular writers of the 20th century” series in La Revue des lettres modernes, par Victoria PLEUCHOT, Julien ROUMETTE
2. La « plus petite France » de Vichy mise à nu par ses indésirables / Vichy’s “Smallest France” Laid Bare by Its Undesirables, par Victoria PLEUCHOT, Julien ROUMETTE

I. FIGURES D’IRRÉGULIERS / FIGURES OF IRREGULARS ÉCRIRE DEPUIS L’EXIL ET LA MARGE / WRITING FROM EXILE AND THE MARGINS
3. Une géographie irrégulière : Les errances juives de Benjamin Fondane et Yvan Goll / An Irregular Geography : The Jewish Wanderings of Benjamin Fondane and Yvan Goll, par Julia ELSKY
4. Culpabilité et angoisse. La guerre selon Ilarie Voronca / Guilt and Anxiety. War According to Ilarie Voronca, par KO IWATSU
5. Boris Schreiber : un diariste de guerre las (printemps 1943 – été 1944) / Boris Schreiber : A Weary War Diarist (Spring 1943 – Summer 1944), par Denis PERNOT

II. VIES ORDINAIRES, ÉCRITURES DISCRÈTES / ORDINARY LIVES, DISCREET WRITINGS RÉCITS DE L’INTIME / NARRATIVES OF THE INTIMATE
6. Drôle de paix : représentation de la France occupée dans « Dolce » d’Irène Némirovsky / A Strange Peace : Representing Occupied France in Irène Némirovsky’s “Dolce”, par Teresa Manuela LUSSONE

7. Emmanuel Bove ou la France en prison / Emmanuel Bove, or France in Prison, par Pierre MASSON
8. Auxois et Minervois : résister par en bas, hors champ, à bas bruit (É. Thomas, C. Aveline) / Auxois and Minervois : Resisting from Below and in a Murmur (É. Thomas and C. Aveline), par Anne WATTEL
9. « Notules et ruminations du temps de l’Occupation » : La Déposition de Léon Werth / “Notes and Ruminations from the Time of the Occupation” : Léon Werth’s Déposition, par Aurélien d’AVOUT, Clément SIGALAS


III. SUBVERSIONS NARRATIVES / NARRATIVE SUBVERSIONS CONTRE-DISCOURS, POLYPHONIES, RÉSISTANCES LATÉRALES / COUNTER-DISCOURSES, POLYPHONIES, AND LATERAL RESISTANCES
10. La débâcle des discours dominants : Sondage 1940 de César Fauxbras / The Débâcle of the Dominant Discourses : César Fauxbras’s Sondage 1940, par Jérôme CABOT

11. Théâtre de la France défaite et lucidité du paria selon Max Aub, Morir por cerrar los ojos /Theatre of Defeated France and Pariah Lucidity in Max Aub’s Morir por cerrar los ojos, par Hélène BEAUCHAMP

IV. JEAN MALAQUAIS ET LE TÉMOIGNAGE / JEAN MALAQUAIS AND TESTIMONY
12. Malaquais, l’écriture de la guerre du « sans patrie, ni frontières » / Malaquais, War Writing from the Stateless and Borderless Condition, par Geneviève NAKACH
13.
« J’ai témoigné comme j’ai vu, comme on m’en a fait voir ». Malaquais, Journal de guerre / “I testified as I saw, as they made me see” : Malaquais, Journal de guerre, par Victoria PLEUCHOT
14. Journal de guerre (1943) – Extraits / Journal de guerre (1943)–Selected Extracts, par Jean MALAQUAIS

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